AEF info, agence de presse française spécialisée dans l'éducation, publie une interview de Pascal HUREL, directeur général de Synergia et président du réseau Rétis, sur les sociétés d'accélération de transfert de technologie (SATT).

Interview réalisée par René-Luc Bénichou le 29 mars 2012 et reproduite avec l'aimable autorisation d'AEF

« Les collectivités territoriales restent totalement absentes de la gouvernance des Satt (sociétés d'accélération du transfert de technologie) », déplore Pascal Hurel, président du réseau Retis, dans une interview accordée à AEF mercredi 28 mars 2012. Ce réseau regroupe sur tout le territoire national environ 130 structures professionnelles de soutien à la valorisation de la recherche et à l'innovation, « dont les Satt ne tiennent absolument pas compte », regrette-t-il encore. Pascal Hurel craint notamment que les Satt, « investies d'une mission de guichet unique interrégional » sans pour autant couvrir l'ensemble des régions, ne conduisent à « désertifier certains territoires ». Il redoute aussi que l'exigence de rentabilité économique à laquelle elles sont soumises ne les amène à réaliser des cessions présentant « un vrai risque de captation, pour ne pas dire prédation, des technologies issues de la recherche publique par des grands groupes internationaux, au détriment des entreprises régionales ». Il appelle donc à « revoir le modèle des Satt », qui sont selon lui « une émanation purement technocratique » et qui « risquent de casser toute la dynamique des écosystèmes territoriaux de l'innovation ».

AEF : Des relations se sont-elles établies entre le réseau Retis pour l'innovation, que vous présidez, et les projets de Satt (sociétés d'accélération du transfert de technologie) ?

Pascal Hurel : Le réseau Retis rassemble des acteurs qui encouragent et soutiennent l'innovation sur tout le territoire national : une cinquantaine de technopoles, une quarantaine de CEEI (centres européens d'entreprises et d'innovation), une trentaine d'incubateurs et une dizaine de pôles de compétitivité. Je suis moi-même directeur de Synergia, l'agence de développement économique de la communauté d'agglomération Caen la mer, qui accompagne notamment les jeunes entreprises innovantes et s'attache à développer dans la région les filières émergentes. Pourtant, le moins que l'on puisse dire, c'est que les Satt ne tiennent absolument pas compte de tous ces professionnels maillés en réseau.

AEF : Les collectivités territoriales s'étaient émues de ne pas être associées aux Satt (AEF n°138260 et n°138098). Qu'en est-il aujourd'hui ?

Pascal Hurel : C'est très simple : les collectivités territoriales restent totalement absentes de la gouvernance des Satt. Quant aux acteurs de terrain que sont les technopoles, les incubateurs, les pôles de compétitivité, les agences régionales de développement, ils n'y sont associés au mieux que comme partenaires opérationnels ou financiers.

AEF : Quelles peuvent être les conséquences de cette coupure ?

Pascal Hurel : Parce qu'elles ont un caractère transrégional et qu'elles sont richement dotées, les Satt portent en elles un risque de fragilisation de l'action menée par nos membres, qui sont naturellement plus proches des territoires et des collectivités locales. Surtout, l'obligation qui leur est faite de devoir être rentables – elles sont censées s'autofinancer à un horizon de dix ans – paraît peu compatible avec les constantes de temps nécessaires à la maturation de projets innovants, dans un souci de création et de pérennisation de valeur économique pour les territoires. Les cessions qu'elles vont devoir réaliser introduisent un vrai risque de captation, pour ne pas dire prédation, des technologies issues de notre recherche publique par des grands groupes internationaux, au détriment des entreprises régionales.

AEF : D'un autre côté, les Satt ne peuvent-elles pas simplifier le paysage français du soutien à l'innovation, parfois jugé trop complexe et dispersé ?

Pascal Hurel : J'entends que les Satt sont investies d'une mission de guichet unique interrégional. Sauf qu'au final, elles ne couvrent pas l'ensemble des régions et peuvent donc conduire à désertifier certains territoires. Ainsi ma région, la Normandie, a-t-elle pu être qualifiée d' « angle mort », ce qui fait toujours plaisir au vu des actions que l'écosystème régional – à commencer par Synergia – conduit depuis plus de vingt ans pour y développer, avec quelques succès, les technologies de l'information et de la communication, les industries nautiques, les sciences de la vie, ou les sciences de l'ingénieur. De ce que j'en constate, les Satt sont une émanation purement technocratique qui n'a fait l'objet d'aucune consultation et à laquelle aucun territoire n'a été associé.

AEF : Que faudrait-il faire, selon vous ?

Pascal Hurel : Il faudrait revoir le modèle des Satt et nous sommes en train d'élaborer des propositions en ce sens, pour qu'elles capitalisent davantage sur l'ensemble des acteurs de terrain, que leur gouvernance soit plus ouverte et que leur modèle financier soit plus réaliste. Parties comme elles sont parties, et à force de trop fantasmer sur la rentabilité économique de la valorisation de la recherche, elles risquent de casser toute la dynamique des écosystèmes territoriaux de l'innovation, de décourager les chercheurs et les acteurs professionnels de la valorisation. Les Britanniques en ont une certaine expérience : ils ont créé d'énormes agences régionales de l'innovation, dont le seul résultat a été d'assécher complètement les territoires et de tuer tous les acteurs locaux qui préexistaient.