AEF info publie une interview d'Olivier FRENEAUX, président de la SATT Paca Corse, qui adopte désormais le nom de marque SATT Sud-Est.

Interview réalisée par Marie-Pierre Vega le 1er juin 2012 et reproduite avec l'aimable autorisation d'AEF

Alors que la gouvernance et le modèle économique des SATT font débat, Olivier Fréneaux fait une mise au point : « Il faut nous laisser travailler. » « Les SATT ne vont pas s'autofinancer avec plein de 'petites licences', il faudra une belle licence tous les trois ou quatre ans, voire un 'blockbuster' », explique-t-il, reconnaissant que « le délai de mise à l'équilibre serait plus crédible à quinze ans qu'à dix ans ». « Mais dire que « le modèle ne tient pas la route n'a pas de sens », poursuit-il. Il plaide aussi pour l'entrée des régions dans les CA des SATT. Officiellement opérationnelle depuis quatre mois, la SATT Sud-Est a signé début mai son premier contrat de licence de brevet, portant sur le développement d'un vaccin contre le sida. Elle finalise ainsi les négociations entamées par Protisvalor et Valorpaca pour transférer à une entreprise innovante régionale cette technologie développée dans une UMR Aix-Marseille université-CNRS.

AEF : La Satt Sud Est est officiellement créée depuis le 1er février 2012. Quel premier bilan en dressez-vous ?

Olivier Fréneaux : Les deux principaux avantages de la Satt sont dans ses deux missions : le financement de la maturation et la notion de guichet unique pour la valorisation de la recherche publique. Nous qui fonctionnons depuis plusieurs mois, nous ressentons un énorme besoin de financement de la maturation, même si les dispositifs mutualisés de transfert de technologies qui existaient ont bien fonctionné. Par ailleurs, le rôle de guichet unique que nous jouons est vécu comme un point excessivement important par les industriels et les chercheurs. La Satt n'est, à vrai dire, pas le seul guichet, puisque plusieurs organismes de recherche n'y figurent pas. D'autres acteurs, comme les CRITT, les instituts Carnot ou les pôles de compétitivité font un excellent travail et nous avancerons ensemble. Mais la Satt est réellement un point d'entrée privilégié. Les industriels savent qu'ils ont là un point d'accès à la recherche publique, qui couvre de fait 95 % du potentiel régional.

AEF : N'y a-t-il pas un risque de déséquilibre entre les territoires couverts par une Satt et les autres ?

Olivier Fréneaux : Le PIA (programme d'investissements d'avenir) prévoit treize Satt. Cinq sont créées : Sud-Est, Alsace, Toulouse et deux parisiennes. Quatre sont en phase de création : Languedoc-Roussillon, Aquitaine, Lille et Grand-Ouest, mais seraient pour l'heure suspendues aux réflexions en cours au sein du nouveau ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, qui réfléchirait au modèle économique et à la gouvernance. Si les treize Satt se font, le territoire sera couvert. Mais si on ne fait pas les treize, il y aura un énorme déséquilibre en défaveur des territoires où il n'y avait pas de dispositif mutualisé de transfert de technologie, ou dont le dispositif en place n'a plus d'argent.

AEF : Faut-il remettre en cause la gouvernance des Satt comme le préconisent des voix critiques (AEF n°166966) ?

Olivier Fréneaux : J'ai toujours défendu l'idée que les conseils régionaux doivent être associés aux Satt, ce qui effectivement n'est pas le cas aujourd'hui, car l'appel à projets ne le prévoyait pas et l'État n'y était pas favorable. On peut imaginer qu'avec le nouveau gouvernement, un changement peut intervenir. Du fait de la décentralisation, l'innovation relève de leur compétence. Par ailleurs, les Satt existent aujourd'hui parce que les régions soutenaient de manière inconditionnelle les dispositifs de mutualisation qui les ont précédées. Ici, la région Paca, avec le Feder, a mis dans Valorpaca un financement équivalent à quatre fois le financement donné par l'État. Aussi, si la région continue à soutenir la Satt au même niveau qu'elle le faisait avec Valorpaca, à hauteur d'un million d'euros par an, ce ne serait pas négligeable rapporté aux 78 millions d'euros attribués à la Satt dans le cadre des investissements d'avenir. En tout cas, au dernier conseil d'administration de la Satt Sud-Est, tous les actionnaires ont manifesté une volonté forte pour que la région entre dans la Satt au minimum comme observateur, et soit présente au CA. On pourrait imaginer par exemple de donner à la région un des quatre sièges dévolus à l'État.

AEF : Que vous inspire la deuxième critique majeure formulée à l'encontre des Satt, à savoir que leur modèle financier serait irréaliste ?

Olivier Fréneaux : D'abord un préalable. J'entends dire : « Aucune structure de transfert de technologie au monde n'arrive à se financer, donc vous n'y arriverez pas. » Mais je rappelle qu'aucun État au monde n'a investi de la sorte dans le transfert de technologie. Aux États-Unis, quand on parle de financement de la maturation, c'est 20 000 euros qui sont investis par projet. Nous, nous mettons plus de 100 000 euros. Nous avons des moyens que les structures dites équivalentes à la nôtre n'ont pas. Les Américains, eux, nous disent que nous avons un modèle formidable et ils nous l'envient.

Ceci étant dit, quand on regarde les objectifs que nous nous sommes fixés en termes de licences, le délai de mise à l'équilibre serait plus crédible à quinze ans qu'à dix ans. C'est le temps qu'il faut pour amener une technologie à fort potentiel sur le marché et qu'elle rapporte de l'argent. Les Satt ne vont pas s'autofinancer avec plein de « petites licences », il faudra une belle licence tous les trois ou quatre ans, voire un « blockbuster ». Or celui-ci se trouve le plus souvent dans les sciences du vivant. Dans ce domaine, quand une technologie sort du laboratoire, on démarre dans le meilleur des cas avec un préclinique, suivi d'une toxicité, puis des phases cliniques, puis l'autorisation de mise sur le marché etc. On est à minimum douze ans.

AEF : Est-ce à dire que l'État devra remettre au pot ?

Olivier Fréneaux : Je ne pense pas que les Satt aient besoin de davantage de financement. Elles devront bien sélectionner les technologies sur lesquelles elles choisiront d'investir. Ceci dit, de quoi parle-t-on quand on parle d'autofinancement de la Satt ? Est-ce que l'objectif est la rentabilité de la Satt, ou bien la création d'emploi, d'innovation et de croissance ? Si on intègre ces indicateurs, on peut penser que le bilan des Satt sera très bon, même si elles ne parviennent pas encore à s'autofinancer. L'État devra peut-être remettre de l'argent, et pour maintenir le rythme de financement des projets, qui représentent les deux tiers des dépenses d'une Satt, il faudra peut-être aller chercher des financements ailleurs. Mais dire que « le modèle ne tient pas la route » n'a pas de sens. Il n'y a pas d'autre modèle possible qu'une SAS alimentée par des fonds propres. Cela nous permet d'avoir une visibilité sur dix ans. Ce ne sera pas facile, mais tout est là : on a le modèle, l'argent et la souplesse pour investir. Il faut nous laisser travailler et que tout le monde aille dans le même sens. Les Satt n'ont pas vocation à se substituer aux autres acteurs de l'innovation et du transfert de technologie qui fonctionnent. Elles ont même besoin d'eux. Par exemple, nous aurons du mal à réussir le transfert de technologie vers les entreprises régionales si les pôles de compétitivité ne nous aident pas.

AEF : Où en sont les discussions à propos de l'entrée de nouveaux partenaires dans la Satt ?

Olivier Fréneaux : Rien n'a bougé, c'est trop tôt, nous n'avons même pas encore signé nos conventions avec les établissements de recherche actionnaires.

AEF : Pourquoi ce changement de nom ?

Olivier Fréneaux : Deux acronymes dans Satt Paca Corse, ce n'était pas bon, et personne ne sait ce qu'est Paca en dehors de gens qui y vivent. Satt Sud-Est est plus évocateur, la traduction anglophone fonctionne, et la baseline, « accélérons le transfert de technologie », explicite le logo.

AEF : Quels sont les premières réalisations de la Satt Sud-Est ?

Olivier Fréneaux : Grâce à une négociation entamée depuis plusieurs mois par Valorpaca et Protisvalor, nous avons signé début mai notre premier contrat de licence avec la société Biosantech, une start-up régionale basée à Sophia-Antipolis créée pour valoriser un brevet sur un vaccin contre le sida développé dans une UMR Aix-Marseille Université-CNRS. Le brevet appartient à l'université et au CNRS, la Satt a négocié les conditions de la licence et est en charge des relations entre la société et les propriétaires du brevet. Sous réserve des résultats de toxicité in vivo prévus cet été, la société démarrera le montage d'un essai clinique en collaboration avec l'AP-HM (Assistance publique-hôpitaux de Marseille) fin 2012.

Nous avons également en préparation trois à cinq nouvelles licences dans les mois qui viennent. Par ailleurs, nous avons commencé à évaluer les 72 projets déposés en réponse à l'appel à intention lancé fin 2011. Nous en avons éliminé douze qui, trop en amont, n'étaient pas recevables, et en avons déposé quelques-uns à l'appel à projets « Émergence de produits, technologies ou services à fort potentiel de valorisation » de l'ANR (Agence nationale de la recherche) pour trouver du financement et diminuer le risque pour la Satt. Les autres projets sont en phase de pré-maturation. Neuf sont déjà passés en comité d'investissement en avril, dont trois ont démarré. Des compléments d'information ont été demandés pour les autres. Douze projets seront présentés au prochain comité, en juin. Nous avons priorisé les dossiers en fonction de la proximité du marché, de l'état de la propriété industrielle et des compétences internes de la Satt. Par exemple, en avril, je n'avais pas encore la personne ressource en chimie. Aujourd'hui, la Satt Sud-Est compte 28 collaborateurs et va se stabiliser à 30 pour les prochains mois.